samedi 15 avril 2017

Comment parler de livres que l'on n'a pas lus ? - Pierre Bayard



  L'étude des différentes manières de ne pas lire un livre, des situations délicates où l'on se retrouve quand il faut en parler et des moyens à mettre en oeuvre pour se sortir d'affaire montre que, contrairement aux idées reçues, il est tout à fait possible d'avoir un échange passionnant à propos d'un livre que l'on n'a pas lu, y compris, et peut-être surtout, avec quelqu'un qui ne l'a pas lu non plus.
162 pages - Essai - 2007

Les + :
-la distinction entre lecture et le fait de parler d'un livre
-la réflexion sur notre rapport aux livres


Ce que j'en ai pensé :
  Pierre Bayard nous propose ici un livre au nom bien provocateur, qui nous évoque un fait réprouvé socialement, mais qui pourtant est très banal : ne pas avoir lu un livre. Notamment un "must-read", donc la lecture est considéré comme acquise.

  C'est le point fort de cet essai : l'auteur cherche ici à déculpabiliser les lecteurs, mais surtout les non-lecteurs, de ne pas avoir lu. Parce qu'on ne peut pas tout lire, parce qu'on n'a pas envie de tout lire tout simplement. Mais aussi simplement parce qu'on a oublié. L'auteur fait un pied de nez à l'élite, celle qui vous méprise si vous n'avez pas lu tel ou tel livre : d'abord, parce qu'elle-même se vante de bien des lectures qu'elle n'a pas faites. Mais aussi parce que votre culture et votre intelligence ne se mesurent pas à une quantité de livres lus. Et enfin, parce que parler d'un livre, finalement, est un acte très différent de sa lecture. La lecture influence la manière de parler d'un livre, mais elle ne lui est pas nécessaire.
L'autre point très intéressant est l'interrogation que l'auteur pose quant à notre rapport à la lecture et aux livres. Il distingue plusieurs rapports au livre, de lecture, de non-lecture, et d'après-lecture. Un livre lu est pour nous, comme un livre non-lu, une construction de notre esprit à partir des informations que l'on a. Certes, on a beaucoup plus d'informations pour un livre lu selon moi, notamment le ressentie, qui est très important, mais en effet, chacun se reconstruit l'image d'un livre qu'il a lu, tout comme nous nous construisons une image d'un livre que nous n'avons pas lu, finalement. Ce qui emmène à la réflexion de l'auteur : on peut parler de livre que l'on n'a pas lu, si on en connaît assez à son sujet, puisque parler d'un livre, c'est parler de l'image que l'on a d'un livre. Et l'image que l'on se fait du livre, ce n'est pas seulement ce qu'on a retenu de sa lecture, qui est déjà  un acte d'altération, c'est aussi le contexte socio-culturel dans lequel s'inscrit le livre.
Là se pose la réflexion de l'auteur sur le fait de parler d'un livre. Parler d'un livre est finalement un acte qui n'a pas de rapport avec la lecture ou non d'un livre, mais à l'image que l'on s'est créé d'un livre. C'est aussi un acte social qui dépend d'autrui. L'image que vous avez du livre, l'histoire du livre en question et la personne avec qui vous en parler est ce qui influencera le dialogue.
On a donc une distinction claire entre la lecture d'un livre et le fait d'en parler et entre le livre et son histoire sociale.

  Malheureusement, je pense que le message que fait passer l'auteur n'est pas le bon : l'auteur fait l’apologie de la non-lecture. Pourquoi lire, alors que l'on peut très bien parler de livre que l'on n'a pas lus ? Ne lisons pas !

Il est vrai que l'on peut très bien parler d'un livre sans l'avoir lu, c'est même parfois nécessaire, quand on est étudiant, quand on exerce un métier en rapport avec les livres. On ne peut pas tout lire, c'est compréhensible. 
En revanche : d'abord, je crois que l'expérience de la lecture du livre n'est pas compréhensible sans avoir lu le livre : quand on lit, on ressent quelque chose. C'est pour ça, que comme il dit, même pour un livre lu, chacun a son souvenir du livre : souvenir basé sur un ressenti général, des moments marquants. Ces sentiments et souvenirs sont un gros plus à mon sens, qui en plus aide à la compréhension de l'histoire sociale du livre.
De plus, louer la non-lecture, c'est accorder une autorité à l'élitisme et la critique. Le contenu du livre n'intéresse plus, le livre devient inutile. Seule compte la "culture à avoir", une "connaissance d'oeuvre" qui est uniquement le résultat de l'avis des plus influents. On "analyse", on "décortique" l'oeuvre, jusqu'à qu'elle n'est plus aucun lien avec ce qu'on raconte d'elle. Le livre devient l'image que l'on a de lui, qu'on lui donne, et le livre disparaît. Or ce n'est pas vers savoir paraître cultivé en société qu'il faut tendre, mais plutôt vers l'abolition d'un socle de culture répressif, et d'un besoin d'analyser pour mieux se faire voir. Il faut redonner à la lecture ce qu'elle est : un moyen de comprendre et ressentir ce qu'un auteur à voulu nous faire partager, dans un échange intime entre lui et son lecteur. C'est, à mon sens, la lecture du livre qui doit primer sur son image sociale créée par la critique, et non l'inverse. Alors oui, on peut, et l'on doit, parler de livres que l'on n'a pas lus, de leur histoire et leur contexte. Et on ne doit pas se sentir honteux de ne pas avoir lu tel ou tel livre. Mais le mieux, c'est quand même de lire les livres, ceux que l'on a envie de lire, sous peine de perdre leur véritable contenu.

  De même que le chemin pris par la réflexion de l'auteur ne m'a pas convaincue, la structure même de son essai m'a laissé perplexe. Je n'aurais pas du tout organisé ma réflexion comme l'auteur. J'ai vraiment trouvé le livre mal organisé. Les idées sont très intéressantes, mais elles n'ont pas de cadre. Une idée apparaît, l'auteur passe à autre chose, puis elle réapparaît plusieurs chapitres plus tard. Le lecteur doit faire un effort pour remettre en place tout ce qui a été dit sur une seule idée. De plus, j'ai vraiment l'impression que l'organisation a été faite pour appâter le lecteur, parce que parfois, j'ai eu l'impression que le titre du chapitre et ce qu'il contenait n'avait pas grand rapport. Et souvent, à la fin d'un chapitre, on se dit que l'auteur n'a pas répondu à la question que le titre suppose.
L'auteur a également fait beaucoup de remplissage. Les exemples sont très nombreux, s'étirent sur des page et des pages, et certains ne sont même pas très pertinents. Le tout donne une impression de fouillis, comme si l'auteur n'avait pas su exposer ses idées correctement.


// L'essai de Pierre Bayard est très intéressant. Il interroge notre rapport au livre, à la lecture, et fait bien la distinction entre le fait de lire et celui de parler d'un livre. En revanche, je n'ai pas été d'accord avec la direction que prend la réflexion de l'auteur, qui fait trop l'apologie de la non-lecture et, au final, de son image social, au détriment du contenu réel du livre. //

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