dimanche 5 novembre 2017

Un loup pour l'homme - Brigitte Giraud (#MLR17)



 Printemps 1960. Au moment même où Antoine apprend que Lila, sa toute jeune épouse, est enceinte, il est appelé pour l’Algérie. Engagé dans un conflit dont les enjeux d’emblée le dépassent, il demande à ne pas tenir une arme et se retrouve infirmier à l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès. À l’étage, Oscar, un jeune caporal amputé d’une jambe et enfermé dans un mutisme têtu, l’aimante étrangement : avec lui, Antoine découvre la véritable raison d’être de sa présence ici. Pour Oscar, « tout est à recommencer » et, en premier lieu retrouver la parole, raconter ce qui l’a laissé mutique. Même l’arrivée de Lila, venue le rejoindre, ne saura le détourner d’Oscar, dont il faudra entendre le récit, un conte sauvage d’hommes devenus loups.

246 pages - Contemporain - 2017







Mes impressions :

Un loup pour l'homme, c'est l'histoire d'un homme qu'on arrache à sa vie pour une guerre qui n'est pas la sienne, et qui en sera assez changé pour ne jamais la retrouver.


Antoine est un jeune homme comme beaucoup d'autres dans cette année 1960 : une situation convenable, un mariage récent et un heureux événement à venir : un enfant. En même temps, au loin, l'Algérie gronde pour son indépendance, et le gouvernement français envoie son armée pour maintenir l'ordre. Ces deux mondes s'entrechoquent lorsque Antoine, comme beaucoup d'autres, est appelé à rejoindre l'armée française sur place, en tant qu'infirmier. Loin de sa famille, loin de son chez lui, et loin, aussi, de ses idées, de ses préoccupations, bref, de sa vie.

Le roman s'ouvre sur une grande tristesse. Vite, Antoine a dû organiser son départ, mettre fin à sa vie en cours en espérant la retrouver le plus tôt possible. Comme lui, beaucoup de ses compagnons sont silencieux les premiers jours de la traversée jusqu'en Algérie. Malades, tristes et désorientés. On maintient tous ces hommes dans l'ignorance. Ils viennent sauver la population locale de rebelles armés et dangereux, voilà tout ce qu'ils ont besoin de savoir.

Si à leur arrivée, la découverte d'un pays plein de charme et de soleil apporte un peu de joie aux nouveaux venus, très vite la tristesse du départ les rattrape et se transforme peu à peu en véritable désespoir à mesure que chacun découvre la réalité de la guerre. La violence, le sang, les pertes, l'incompréhension face à ce conflit dans lequel il n'ont pas le choix, et peu à peu chaque soldat est touché, marqué, ou même détruit par cette guerre qui s'éternise. Pour Antoine, un seul objectif pour tenir : soigner.


"Il a lu dans ses yeux une désolation, une incapacité à se lever pour imposer sa dignité et donner l'illusion qu'il veille et qu'il dirige. Antoine n'est plus sûr que les militaires savent où ils vont. L'hôpital tourne malgré tout, rien n'est visible d'une possible déroute. Ce n'est peut-être qu'une impression. Mais il voit les hommes qui s'épuisent et se disloquent dans la chaleur qui frappe sans ménagement." 

p. 134


Si peu à peu la réalité en Algérie change chaque soldat, elle les éloigne également de leur ancienne vie, en France. Un fossé se creuse, lentement, à mesure que leur quotidien sombre.

L'horreur des combats, la routine abrutissante du quotidien, il est difficile d'en parler. Lorsqu'ils écrivent à leurs familles restées en France, la réalité s'embellit. Impossible de leur raconter ce qu'ils vivent, par peur d'abord de les inquiéter, puis ensuite par peur de leur incompréhension. On ne peut pas leur dire ce qu'on a vu, ce que l'on sait, car la vérité serait trop brutale et difficile à croire. Alors, au fil des lettres, les liens se détachent, l'éloignement de l'esprit s'ajoute à l'éloignement physique, et les femmes et amantes annoncent leur rupture. Et même Antoine, dont Lila, sa femme, est venue le rejoindre, n'arrivera pas lui non plus à lui parler des blessés, ni de l'accablement qui rythme ses journées.

Le seul moyen de parler, c'est de partager avec ceux qui ont vu et vécu les mêmes choses que vous. Des liens très fort se créés entre compagnons d'armes, à l'image d'Antoine et d'Oscar. Le besoin de ne pas se sentir seul, de se confier, rapproche les hommes, et une fraternité très forte les lie entre eux.

Et quand enfin il est temps de rentrer chez soi, pour ceux qui ont cette chance, l'Algérie reste. Toutes les horreurs, tout les non-dits ont changé ces hommes à jamais, et une partie d'eux reste sur le champ de bataille. Le retour en France est encore une blessure. Ceux qui ne sont pas partis ne savent pas ce qu'il s'est passé, et ne sauront peut-être jamais. Les compagnons d'infortune ne sont plus là, chacun essaye de reprendre sa vie, mais différemment. La guerre fut terrible, mais personne n'en parle, et personne ne saura, sauf ceux qui l'on vécu.


"Antoine n'a pas dit ce qu'il a vu, ce qu'a raconté Oscar, ce que lui ont confié les blessés. Il n'a pas écrit le plus difficile, le plus incompréhensible, le plus choquant, pour s’épargner lui-même, comme si écrire enfonçait le clou de la réalité. Il est plus facile de taire, d'omettre, et finalement d'ignorer. Surtout quand on sait que, de l'autre côté, personne ne veut entendre. Pourquoi écrire ce que personne ne veut lire ? Ce serait s'isoler encore plus loin. Pourquoi venir déranger le cours des choses, les pensées toutes faites que la radio relaie : le maintien de l'ordre n'est pas une guerre, les appelés ne meurent pas, l'armée française ne torture pas, les Algériens ne sont pas des sous-citoyens."

p.217


Brigitte Giraud nous livre avec Un loup pour l'homme un récit poignant, dans lequel elle évoque un épisode encore trop méconnu de l'histoire française. Son oeuvre, imprégnée d'une violence sourde et d'une profonde tristesse, nous révèle ce qui fut et est encore tu à travers l'histoire d'un soldat, inspiré de son père, qui semble bien plus universelle.




En plus...

Une interview intéressante de Brigitte Giraud, dans laquelle elle évoque ce roman et l'histoire des ses parents.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire